Le voyageur

November, 1996
Fife Aubert
PlayRecord (French magazine)


"Voyager", c'est le titre du nouvel album de Mike Oldfield, un voyage au pays des Celtes dur fond d'instruments folkloriques. Ecolo dans l'âme, il partage aujourd'hui sa vie entre Londres et Ibiza, toujours entouré d'un studio ultra-moderne, histoire de ne pas perder la main !

Quarante millions d'albums ! Mike Oldfield, le premier artiste signé sur le catalogue Virgin, aura vendu près de 40 millions d'albums depuis la sortie de "TubularBells" en 1973. Guitariste, multi-instrumentiste, compositeur anglais passionné par la prise de son, c'est en solo qu'il enregistra cette pièce qui restera comme le fait d'armes de sa longue carrière, une œuvre représentative de la musique des seventies. Chacun se souvient que "Tubular Bells", conçu à la manière du Boléro de Ravel, (il multiplie et superpose les instruments : guitares, pianos, orgue, percussions et les sympathiques cloches finales), a servi de bande son pour l'inoubliable film "L'Exorciste". Mike Oldfield, c'est aussi quelques mélodies qui en chantent ou irritent, au choix, comme par exemple le fameux Moonlight Shadow, chanté par Maggy Reilly, qui rapporta à l'époque (1983) son lot de picaillons clinquants. On comprend mieux aujourd'hui avec quelle facilité le musicien, originaire de Reading, supervise la construction de sa nouvelle villa d'Ibiza. Des pierres, rien que des pierres. Des centaines de milliers de pierres taillées dans les environs dominent la Méditerranée du haut d'une crique silencieuse. Les pièces sont lumineuses, la piscine accueillante, et le studio au sous-sol n'est encore qu'un vague projet en devenir. C'est ici, chez lui, sous le soleil généreux d'un après-midi de septembre, que Mike Oldfield nous détaille "Voyager", son nouvel album. En dix compositions, pas très nerveuses il est vrai, il nous rappelle que son œuvre oscille entre tradition et modernité, et qu'elle aura été très influencée par la musique celte. A l'aide d'instruments acoustiques et folkloriques, il cultive l'authentique, arrange des airs traditionnels, revisite quelques ballades sifflotées sur la lande. Un hommage plutôt rédempteur, semble dire l'artiste : "Cet album représente pour moi une évolution à la fois psychique et spirituelle. Il coïncide avec mon installation à Ibiza où je démarre une nouvelle vie. Il marque la fin d'une époque et le début d'une autre, plus sereine."

Un Anglais peut être à ce point amoureux de la musique irlandaise ?

Oh, ma mère était irlandaise et j'ai encore de la famille là-bas. Je suis donc à moitié irlandais et je respire cette musique qui fait partie de mon bagage culturel. Nous avons eu l'idée, avec ma maison de disques, de sortir un album folklorique. Nous n'aurions pas pu le faire il y a cinq ans, mais le terrain semble plus propice aujourd'hui, alors que l'on assiste à un retour en force de la musique traditionnelle, notamment irlandaise, peut-être grâce au travail de groupes comme U2 ou les Cranberries... Jusqu'à maintenant, elle avait une connotation ringarde et appartenait au passé. C'était une musique de vieux folkeux tout au plus alors qu'elle est aujourd'hui presque mainstream !

Vous travaillez, je crois, sur une version plus enlevée de Woman of Ireland, un des titres de "Voyager".

Je l'ai composé d'après un air qui figure sur la bande son de "Barry Lindon" et je travaille effectivement sur une version dance de ce titre. J'essaie de vivre avec mon époque, même si le passé était plein de bonnes choses. J'aime bien me bouger et danser de temps en temps. Rien ne me dérange. Il m'arrive parfois de descendre à Ibiza dans des soirées et je trouve ce genre de manifestation bien plus passionnant que n'importe quel dîner guindé de Londres! On y retrouve une sorte d'instinct tribal dont le vecteur est la musique !

Vous êtes en quelque sorte le père de la new age, un mouvement dont on a pas fini d'entendre parler !

On assiste aujourd'hui au retour de tout un tas de musiques du passé. C'est un peu le signe des temps, les gens n'ont plus vraiment foi en l'homme et réclament plus de spiritualité. On revient donc à ces musiques introspectives. Plus que le simple retour de la musique new age, on assiste à l'avènement d'un véritable style de vie new age ! J'écoute beaucoup de dance, de transe, ce n'est finalement rien d'autre que de la new age avec des rythmes par-dessus. Nous n'en sommes qu'aux balbutiements, ce nouvel âge peut durer des années ! Les gens ici passent des nuits entières à s'éclater là-dessus, c'est sans doute mieux que d'écouter une chanson de trois minutes à la radio ! J'ai toujours essayé de vivre pleinement la chose, je pratique la méditation et le Tai Chi. Tant pis pour mon image, les journaux anglais aiment à m'appeler le vieux cinglé de hippie ! Le pire, c'est qu'ils y viennent tous petit à petit ! On finira par tous les avoir, il suffit d'être patient! Ah, ah !

Vous ne gardez pas un peu de nostalgie des seventies ?

Non, mais je m'en inspire toujours. Il y avait plein de bonnes choses dans les décennies précédentes. Techniquement parlant, on fait encore souvent référence au passé. Il y a du matériel toujours à la pointe aujourd'hui qui a été élaboré il y a vingt ans et n'est toujours pas dépassé. Par exemple, les micros à lampes. Ils sont incontournables pour n'importe quel studio. En général, on n'hésite pas à se reposer sur une technologie qui a fait ses preuves, même si elle a déjà plus de vingt ans d'âge. En revanche la nouvelle technologie offre un champ de possibilités infini. C'est une aide à la création extraordinaire. Une seule guitare te suffit aujourd'hui pour obtenir tous les sons que tu veux. Il te suffit d'utiliser un processeur Midi.

Comment pouvait-on être, dès les années soixante-dix, à la fois producteur, musicien, preneur de son alors que vous n'aviez pas suivi une formation d'ingénieur particulière ?

Le home studio n'était pas démocratisé à l'époque ! J'avais une soif de connaissance extraordinaire et je voulais tout connaître concernant la prise de son. Dès queje croisais un nouveau matériel, il fallait queje l'essaye et que je le maîtrise rapidement.je savais que çela allait m'aider dans ma démarche artistique, être bénéfique pour ma musique. J'y passais le temps qu'il fallait. J'avais une console préhistorique que j'ai du garder cinq ans environ ! Il m'a fallu presque deux mois pour la maîtriser totalement. Il faut pouvoir connaître le moindre paramètre de ta console si tu veux travailler librement, t'en servir presque en aveugle pour ne plus avoir à te concentrer que sur la musique, libéré de toute contrainte technique. J'avais aussi des gens autour de moi pour m'apprendre des choses, des ingénieurs qui me renseignaient régulièrement. Je savais qu'il me fallait tout maîtriser par moi même pour être totalement autonome.

Pourtant, tous les grands groupes des seventies avaient des producteurs/ingénieurs autour d'eux, on pense à Eddie Offord avec Yes par exemple...

Dès la fin des années soixante, j'ai possédé un genre de home studio assez élaboré et j'ai voulu travailler seul. Il m'était difficile de réaliser beaucoup d'overdubs, c'est la raison pour laquelle j'avais quand même recours à un-ingénieur pour réaliser les trackings, trouver toutes les astuces possibles pour multiplier les prises sans trop charger la bande. C'est incroyable de voir que chacun peut posséder aujourd'hui un home studio de grande qualité. Jaurais adoré disposer de ce même matériel lorsque j'avais 16 ans. Rétrospectivement, je me dis que je m'en suis plutôt bien sorti avec un matériel finalement assez primitif !

Vous aviez enregistré "Tubular Bells" seul, mais parfois vous vous êtes entouré de musiciens. Comment s'opérait votre choix ?

C'est une question de feeling. "Tubular Bells", je l'ai bossé avec un ingénieur, Tom Newman (avec lequel j'ai d'ailleurs travaillé sur la plupart de mes albums) qui m'accompagne encore aujourd'hui. Il m'est d'un grand secours, notamment lorsque je dois enregistrer mes parties de guitare. Il sait très vite ce que je désire, connaît ma manière particulière de travailler et a toujours une bonne idée à soumettre. Il est par ailleurs habile sur les mixes, même les plus compliqués, lorsqu'il faut travailler jour et nuit ! De plus, il est facile d'expérimenter avec lui. Il nous arrive d'enregistrer des parties dans la cuisine ou dans tel autre endroit inhabituel pour des questions de son. Les Beatles étaient les maîtres pour ça, toujours en train d'expérimenter des choses.

Quelle est l'expérience la plus folle que vous ayez faite en studio ?

Cela ne se passait pas en studio, mais à l'extérieur. Une fois, j'ai placé plusieurs micros dans un jardin, juste pour enregistrer le jardinier en train de tailler une haie. J'avais le son du sécateur qui passait d'un côté à l'autre en stéréo ! je n'ai encore jamais trouvé le moyen de le placer ! J'ai d'autres enregistrements un peu loufoques : une Harley Davidson au démarrage, ou cet aéroplane miniature à moteur, enregistré avec quatre micros, qui passe et repasse au dessus de nos têtes. J'ai utilisé ce bruitage pour le mix quadriphonique de "Tubular Bells" !

Le Fairlight fut, j'imagine, accueilli comme un libérateur !

Et pas seulement par moi ! C'était la seule machine, avec le Synclavier à se lancer dans la nouvelle dimension des séquenceurs Midi. Tout ce qui a suivi après, les logiciels C-Lab, Cubase... en reprenaient la même philosophie. Le Fairlight était très cher au début, quelque chose comme 15000 livres en Angleterre. Aujourd'hui, pour 100 ou 200 livres, tu as plus de possibilités !

Vous avez un studio dans votre maison de Londres. Allez-vous essayer de recréer la même chose dans votre nouvelle villa pour des questions de standard et pour faciliter votre travail ?

Je possède un très grand studio à Londres et il m'est impossible de remonter la même chose ici. Pour l'iristant,je n'ai prévu pour ici que deux consoles numériques et un magnétophone 24 pistes également numérique, complétés par un système Direct to disk... J'ai l'impression que les tables de mixage vivent leurs dernières années, nous allons droit vers le mixage virtuel, sans même plus avoir besoin de support. J'aime bien les consoles Neve. J'utilise une Capricorn à Londres, reliée à un magnéto Sony 48 pistes. Tout est entièrement automatisé. Je possède un autre magnéto 24 pistes numérique que j'utilise pour les copies ou le montage des titres. Je me sers également d'un système disque dur 16 canaux avec Pro Tools et Notator, de tas de modules d'effets... Tout dépend de ce queje veux faire. Je possède pas mal de guitares quej'enregistre avec un micro Bruel&Naer. J'ai une pièce totalement en bois, dotée une superbe acoustique, dans laquelle j'enregistre les guitares.. Elle contribue beaucoup aux atmosphères et aux sons de guitare de "Voyager". J'ai un grand piano Steinway que je préfère de loin à tous les échantillons, tout comme je préfère jouer sur une flopée d'instruments folk, du bouzouki à la flûte, encore une fois, bien meilleurs que les échantillons.

Votre signature, c'est d'empiler les pistes. Il vous arrive parfois de faire jouer cinquante guitares en même temps !

Oh, bien plus ! Au début de "Omadawn", Part II, il y a exactement 1984 guitares ! J'étais fasciné par cette idée, comment plusieurs centaines de guitares pouvaient sonner ensemble, quel son cela produirait-il ? Le résultat est saisissant, un son presque irréel avec des harmoniques superbes. J'ai eu l'idée aussi saugrenue d'y ajouter un accordéon français. Si tu écoutes bien, voilà ce que tu peux entendre, près de deux mille guitares et un accordéon noyé au milieu!

Malgré l'évolution du matériel, vous semblez toujours garder le même son aujourd'hui !

Ma musique, c'est un peu comme si je me projetais dans le futur, en essayant de l'imaginer. J'en crée les sonorités aujourd'hui, tout en gardant un ceil sur le passé en utilisant des instruments folkloriques ! Il m'est difficile de porter un jugement sur mon travail, d'autant plus queje n'ai pas assez de recul pour cela. Je suis tout le temps occupé. Un projet terminé, j'en commence aussitôt un autre. Il me faudrait réécouter tous mes albums pour essayer d'en tirer un enseignement. Les gens ont du mal à commenter ma musique ! Pour certains elle est la marque d'un génie, pour d'autre celle d'un imbécile borné, chiant comme la pluie!


Mike Oldfield Tubular.net
Mike Oldfield Tubular.net